par Jindra Kratochvil Vous souvenez-vous de la plus grande ellipse cinématographique de tous les temps? Lorsque l'os-devenu-outil projeté en l'air trouve son écho en l'image d'un vaisseau spatial flottant dans l'espace interstellaire? Partons de l'hypothèse suivante: les principaux protagonistes de 2001 l'Odyssée de l'espace sont au moins deux - l'homme, que nous avons l'habitude de reconnaître en qualité d'instigateur des événements, et l'outil, qui dépasse son statut d'objet inerte pour se transformer en quelque chose d'autre, qui est doué d'une volonté propre et dont le destin pourrait éventuellement se dissocier de celui de l'homme. Nous n'avons pas l'ambition d'illustrer cette hypothèse par d'innombrables récits dans lesquels les créatures échappent à leurs créateurs, il s'agit là d'établir un léger rapprochement avec le rôle de la machine dans la musique contemporaine. Plus exactement - avec un événement consacré à la musique électronique expérimentale qui a eu lieu le 1er octobre 2009 à Lyon dans le cadre du festival Riddim Collision 11. La programmation de la soirée était relativement « éclectique » et présentait quatre spectacles, mais nous allons exploiter la ruse de Kubrick pour nous intéresser uniquement aux extrémités. L'ouverture avec Pierre Bastien puis la clôture avec Pan Sonic. Voici donc Pierre Bastien, qui ouvre la soirée. Un pupitre large de deux mètres environ sur lequel est déployée une étrange machine sonore. Difficile de distinguer ce qu'elle est et comment elle fonctionne: un ensemble d'objets propulsés par de petits moteurs électriques, des rouages, des courroies, des fils tendus, des crochets, etc. Une vidéo-projection nous offre un point de vue d'insecte pour regarder tout cela de très près, ce qui a plus davantage pour effet (pour objectif?) la perte de repères visuels qu'une « lecture plus aisée » de ce qui s'y passe. Car ce sont de petits objets en mouvement, des bidules qui heurtent des machins et qui se frottent contre des trucs. Chose sûre, la machine fonctionne ou, du moins, chacune de ses parties fonctionne à sa manière. Ainsi, le marteau est obsédé par le fait de taper contre une caisse de résonance, un crochet a le caprice de pincer de cordes élastiques en tournant sur une rouelle à moitié coincée. Puis les microphones placés aux endroits sensibles de la machine qui rendent audible tout un jeu de rythmes, de résonances et d'événements microscopiques. Et si un moteur électrique a la propriété de tourner à une vitesse plus ou moins régulière, la machine de Bastien s'en moque et impose ses propres règles de fonctionnement, d'où une remarquable ironie qui déjoue les attentes d'un spectateur trop sûr de lui. La régularité apparaît comme une juxtaposition d'objets irréguliers - et vice versa. Indéniablement, « le tout est plus que la somme des parties », mais l'inverse est également vrai: chaque partie en soi est beaucoup plus qu'une simple composante. Nous voilà en pleine dialectique sonore (soit, encore faut-il que la machine elle-même se reconnaisse dialectique). Mais il y a aussi Pierre Bastien sur scène. Étrangement, sa posture n'a rien d'un Créateur/père de son invention. Il est bien plutôt son serviteur qui l'aide à déployer son potentiel sonore dissimulé. Il ajoute et enlève certains dispositifs, ajuste des composantes, et, par moment, l'accompagne à la trompette comme pour effacer plus encore sa présence trop humaine et entrer avec sa voix dans le monde de l'appareil. Mélodie discrète, minimale, comme par exemple ce thème de Cantaloupe Island de Herbie Hancock, poussé jusqu'à un extrême ralenti, à peine reconnaissable, à peine composé. La machine sonore de Bastien ressemble à la boîte-en-valise de Duchamp: elle contient un univers sonore singulier qui fonctionne d'une manière quasiment autonome, comme si elle disposait d'une âme tout à fait concrète. C'est bien l'homme qui entre dans son univers lorsqu'il manipule des objets en acceptant les règles d'un jeu dont il n'est pas lui-même le maître. pan_sonic.jpgCut, plan suivant: Pan Sonic - autre machine sonore. Cette fois-ci, il n'y a rien à voir: aucune bricole, juste une table de commandes. Pas même un ordinateur pour se raccrocher à quelque chose de « familier ». Vous cherchiez la machine? Surprise, vous êtes à l'intérieur, comme on peut être, par exemple, à l'intérieur d'un réacteur nucléaire au moment qui précède son explosion. Elle prend toute la place et vous investit par sa puissance sonore si élevée qu'elle en devient quasiment inaudible (en effet - en raison du fonctionnement de l'oreille humaine, qui perd en capacité de distinguer les fréquences lorsque le volume dépasse un certain seuil - nous pouvons supposer que les auditeurs n'étant pas équipés de boules Quiès ont été, à tort bien sûr, privés d'une partie du programme). Bref, disons qu'au-delà de la sensation brute purement physique se passent aussi des choses plus discrètes. Certes, le son est saturé à outrance, les timbres sont proches du bruit - blanc, rose, brun (et d'autres), mais la fissure entre l'audible et inaudible existe bien et c'est précisément dans cet intervalle que le jeu minimaliste de la machine s'installe. C'est une autre manière d'approcher le silence, on dirait presque Eric Satie à l'envers: vous n'entendez rien et puis, par moment, vous entendez quelque chose. Contre toute attente, c'est au niveau des variations microscopiques que se déroule la musique de Pan Sonic. Noyées dans une masse de silence, elles persistent et tentent de survivre, en symptômes de dysfonctionnement de la machine elle-même. Les deux hommes à la table de commandes ne semblent pas commander quoi que ce soit, et la posture désespérée de l'un d'eux nous renvoie à sa totale impuissance. Plus de visage - seulement une grimace de convulsion. Il saisit une table de mixage, la soulève au-dessus de sa tête, la secoue... la machine ne s'arrêtera pas. Car là aussi, elle aspire à une autonomie - à moins qu'elle ne l'ait déjà acquise. Il reste une musique minimale, dont les deux musiciens ne peuvent même plus se revendiquer « auteurs ». Mais finalement, cette musique - pourquoi faire? Serait-ce la machine elle-même qui trahirait les règles du jeu? Encore de l'ironie? Se moque-t-elle de notre « concept de machine » en imposant ses propres règles? Reprenons la métaphore de Kubrick: si l'os projeté en l'air en tant qu'outil, n'est plus vraiment un os, le vaisseau spatial (à priori seulement un outil complexe) projeté dans l'espace en tant qu'univers artificiel n'est plus tout à fait un outil. Pourtant, l'un et l'autre instaurent déjà un rapport ambigu avec l'homme, un rapport de dépendance et de domination qui, loin d'être irréversible, produit des effets proportionnels au degré de sophistication atteint. Mais comme nous n'avons pas eu l'ambition de relater des récits des créatures/créateurs, nous nous arrêterons à la métaphore pour illustrer le déplacement du point de vue, de l'extérieur vers l'intérieur de la machine. Encore que... le problème ainsi formulé continue à s'appuyer sur la possibilité d'un référentiel externe, un terrain instable qui pourrait s'écrouler comme une simple hypothèse de travail.