EDITORIAL

par Gwilherm Perthuis

 

La période où les candidats à l’élection présidentielle étaient désignés par les appareils de manière relativement autoritaire, sans consultation de leurs bases, est semble-t-il révolue. Désormais, tirant les enseignements de la primaire socialiste de 2012 qui a permis de propulser son vainqueur à l’élysée, de nombreux autres partis ou familles politiques optent pour des scrutins largement ouverts qui doivent faire émerger celui ou celle qui les représentera en avril prochain. L’objectif étant, en premier lieu, de mettre en scène les vertus démocratiques de son organisation et de créer un rapport de force en amont de la véritable élection au suffrage universel. Cet automne, le nombre de candidats qui tentent l’aventure et envisagent d’accéder à la fonction suprême est assez vertigineux : Le Monde en dénombrait quasiment une cinquantaine en avril dernier dont une bonne vingtaine espèrent passer par la case primaire. Beaucoup de personnalités fantaisistes qui n’ont sans  doute pas l’ambition de se présenter réellement, mais qui profitent de l’engouement médiatique provoqué par l’élection présidentielle pour se faire connaître, pour exister de manière éphémère, ou pour faire passer quelques idées… Concernant les primaires de la droite et du centre, d’Europe écologie les Verts ou de la gauche, il s’agit de démontrer le poids de certaines tendances minoritaires et mal identifiées puis de peser lors de la distribution des portefeuilles ministérielles une fois le troisième tour de la présidentielle passé. Car c’est bien une élection en trois temps qui se joue désormais où le premier noyaute complètement les deux suivants. 

Les idées ne comptent plus. Les convictions sont contre-productives. Seule la stratégie, le marketing politique et les manœuvres sont opérantes dans cette compétition où il ne s’agit plus de soutenir ce en quoi on croit, mais de rejeter le pire dont nous ne voulons absolument pas. L’effet primaire creuse encore un peu plus ce sillon déjà tracé depuis une trentaine d’années : l’engagement politique est avant tout l’expression d’un refus de ce qui n’est pas admissible, d’une position négative qui ne peut en aucun cas mener une société vers le progressisme. Alors qu’elle est l’élection la plus suivie, celle qui focalise toutes les attentions, le plus haut rendez-vous «démocratique», la présidentielle est dans les faits, et ce malgré le nombre exponentiel de prétendants, un choix par défaut et une fausse prise de position qui n’approuve rien et renie presque tout.

Le phénomène des primaires s’accompagne du développement d’un machéviélisme mesquin. Il conduit des franges d’électorats à prendre part aux consultations de leurs supposés adversaires politiques, afin de peser sur la désignation des candidats et d’éliminer ainsi dans ce tour préliminaire, en réalité déjà décisif, les personnalités qu’ils refusent le plus. Près de 10 % des sympathisants de gauche se disent prêts à voter à la primaire de droite, principalement pour écarter Nicolas Sarkozy de la compétition. Au lieu de soutenir massivement un bon candidat pour les représenter, ou au lieu de soutenir ceux qui souhaitent passer à une VIe République moins sclérosante, plus ouverte, plus représentative, ils préfèrent contribuer à l’établissement de la légitimé du représentant de la tendance politique qu’ils devraient, pourtant, affronter avec des idées, des arguments, des valeurs… Le débat politique est ainsi sacrifié au profit de tactiques politiciennes aberrantes ne visant qu’à éloigner le pire. Le linguiste et philosophe Jean-Claude Milner, auteur d’un essai récent passionnant dans lequel il montre comment le XXe siècle à distordu l’idée révolutionnaire (Relire la Révolution, Verdier, 2016), intervenait récemment sur cette question dans un journal de France-Culture (29 septembre) : « Cela pose la question de la valeur qu’on accorde à sa propre signature. Une partie de l’activité d’une personne de gauche, c’est aussi de signer des textes, des pétitions… Comment voulez-vous qu’on accorde la moindre crédibilité à quelqu’un qui signe une pétition, par exemple, contre un gouvernement de droite au nom des valeurs républicaines de la gauche, alors qu’il aura signé quelques mois auparavant un document où il avait adhéré aux valeurs républicaines de la droite. Il y a là quelque chose de l’ordre du jeu d’enfant avec sa propre signature ». La signature implique pourtant, dans sa définition première, l’affirmation de « l’exactitude, la sincérité d’un écrit » et le signataire « en assume la responsabilité ». Il nous paraît donc dangereux et pervers de vouloir combler les béances démocratiques en usant de stratagèmes qui ne s’appuient sur aucune pensée politique. Nous avons besoin de réanimer la sphère politique par du débat et de la réflexion et toute ruse dénuée d’idée de fond ne pourra conduire que dans de nouvelles impasses. Si les électeurs de gauche s’inquiètent de l’issue des prochains scrutins, c’est bien à leur valeurs et à leurs conceptions des rapports entre les individus au sein de la société qu’ils doivent réfléchir. § G.P.

 

 

Editorial publié dans le n° 28 du journal critique Hippocampe