CHRONIQUE MEMORIAL (13)

Par Anthony Dufraisse

 

Horacio Quiroga, Journal de voyage à Paris
Lyon, PUL, 2016, 151 pages, 16 €.

 

Il faut toujours jeter un œil aux notes de bas de page. Pour peu en effet qu’on veuille bien se donner la peine d’aller y voir, on trouve parfois les raisons d’une publication. Prenez la note numérotée 39, page 15 : « C’est l’une des principales fonctions du journal d’écrivain que de servir de matériau, d’atelier d’écriture, voire d’avant-texte à une œuvre future ». Voilà qui justifie l’édition du Journal de voyage à Paris, inédit en français, de l’Uruguayen Horacio Quiroga (1878-1937). Ce n’est pas un chef-d’œuvre méconnu qu’on aurait découvert en criant au génie, ce ne sont pas là des pages qu’on retrouvera dans une anthologie latino-américaine, pas plus qu’il ne s’agit d’un document historique décisif sur le Paris de 1900 qui accueille l’Exposition universelle. Plus modestement, et plus fondamentalement peut-être, ce sont des traces d’une œuvre en devenir, des signes de vie et de création d’un jeune homme qui ne sait pas encore qu’il sera cet écrivain, ce conteur qui, avant Cortazar, avant même Borges, originaires eux aussi du Rio de la Plata, fera naître ce fantastique latino-américain si particulier. À cette époque, il n’a pas encore donné la pleine mesure de son talent, que l’on sent affleurer ici même sous une hypersensibilité. Le 24 avril 1900, Horacio Quiroga débarque donc à Paris : « En me voyant arriver avec ma crinière, les Parisiens doivent se dire que je suis un poète exilé du pôle Sud ». On ne saura jamais si les Parisiens ont vu en lui un épouvantail ; en revanche on sait ce que lui a pensé de ses compagnons de traversée. Car avant le débarquement, il y a eu l’embarquement.

Avant d’atteindre la capitale, il y a ce voyage à bord du Città di Torino où déjà se manifeste l’irrépressible sentiment de solitude de Quiroga. Quand il n’est pas retiré dans sa cabine pour écrire, ce qui nous vaut de découvrir quelques-uns de ses brouillons de nouvelles ou de poèmes plus tard publiés, il se retrouve au beau milieu d’une société qu’il n’a évidemment pas choisie. 8 avril 1900, cela fait plusieurs jours déjà qu’il est en mer : « Ici, c’est de l’opium, avec toute la terrible signification qu’a cette substance : abêtissement, abrutissement, opium, opium horrible, opium, opium… Je crève de désespoir, comme une bombe qui contient trop de gaz et explose dans l’eau, honteuse et révoltée d’être si puissante et inutile ». 12 avril, même ritournelle, le navire lui faisant l’effet d’une prison flottante et lui « privé de toute communication avec l’extérieur, avec des gens stupides pour compagnie provisoire ». Le seul moyen de ne pas totalement subir la présence imposée de cet entourage, c’est encore de le décrire. Le griffonnage dans les carnets a tout alors du coup de griffe; Quiroga fait montre d’indéniables qualités d’observateur et d’une piquante méchanceté contre une «bande d’idiots dégoulinants de tranquillité et suintant la morale d’épicier ». Durant ce voyage, rien ne lui saura vraiment agréable, pas même les quelques sessions de danses et bals organisés à bord, et auxquelles il se prête volontiers. C’est à peine si ces moments de détente entameront une humeur décidément maussade. Il sera un peu mieux disposé quand, ralliant en train la capitale depuis Gênes où le vapeur a accosté, il traverse le pays : « Magnifique, le trajet jusqu’à Paris : c’est incroyable ce que les gens font avec leurs champs si réguliers, rectangulaires, aux couleurs si variées. La campagne tout entière ressemble à un tapis à carreaux de toutes les couleurs ». Jamais Quiroga ne sera aussi enthousiaste qu’en ces moments-là, balloté par le crincrin du train, et admirant le patchwork des paysages français. Le Paris qu’il découvre lui laisse une impression mélangée. Certes, il a bien quelques moments d’illumination en prenant place dans les travées du Vélodrome, en arpentant les Grands Boulevards, les galeries du Louvre ou les salles du Grand-Palais, mais dans l’ensemble c’est une certaine déception qui domine dans ses notations, de la désillusion. On se demande même dans quelle mesure il n’y a pas un peu d’ironie quand, dans une chronique publiée dans La Reforma, journal de Salto sa ville natale, il décrit Paris comme la « capitale-cerveau », « la ville des villes »...  Au reste, ce séjour parisien va très vite mal tourner. La solitude de Quiroga va devenir de plus en plus pesante et même cruelle quand se fait sentir le manque d’argent. Commence alors un autre journal, qui raconte l’expérience de l’humiliation permanente : « faute de moyens, tout le temps seul, une vie de bête que je mène depuis des jours ». Accablé par cette « maudite pauvreté », affamé, se tournant en derniers recours vers ses compatriotes, Quiroga rêve d’un retour au pays. « Fils de l’horizon et du plein soleil », l’Uruguayen ne se sera jamais acclimaté à cette vie parisienne. Il quittera la France avec dans la bouche un goût désagréable, amer, celui d’une adversité mal vécue. Sa vision de Paris aura été brouillée, troublée, comme biaisée dès le départ par sa nostalgie d’une « Amérique bénie, où tout est grandeur et hospitalité ». Montevideo-Paris : 1-0. §

 

Chronique publiée dans le journal critique Hippocampe n° 28 (octobre/novembre 2016)