Texte de Jean Starobinski (repris dans la catalogue Giacometti, Balthus, Skira..., Genève, 2009)

La longue place du Molard avait été, aux siècles plus anciens, un port sur le lac. l'un des lieux d'accostage des barques du Léman Elle était devenue, au dix-neuvième siècle, le cœur de la Genève commerçante. Une place presque fermée, presque à l'italienne. En 1943, Albert Skira venait d'y installer ses bureaux. Il allait bientôt entreprendre une publication qui constituait, sous une autre forme, la suite de son Minotaure d'avant-guerre: ainsi prit naissance, dans le format d'un grand journal qu'on pouvait mettre dans sa poche (si elle était assez profonde), le polymorphe Labyrinthe, qui fut, pendant trois années (1944-1946), un rendez-vous des peintres, des poètes, des critiques, des essayistes de quelques tendances politiques diverses et contradictoires.

Albert Skira restait ainsi fidèle à un mythe fondateur, unissant Dédale l'architecte au monstre captif "à tête de bête". Alberto Giacometti et Balthus, présents au même moment à Genève, entre 1942 et 1945, allaient se retrouver dans ce bureau, y discuter parfois de la disposition des pages, du choix des images. J'étais présent par intermittence, m'arrachant aux bancs de l'Université. Qu'il m'était facile de quitter les salles de cours pour ces lieux où j'apprenais tellement davantage!

Dans ce bureau, je pus entendre Balthus, choisissant des illustrations de Conrad Witz, parler de ce peintre surprenant avec une admiration passionnée Mais il déclina la proposition de le commenter, n'ayant jamais aimé se confier à l'écriture. Ce fut Pierre Courthion qui écrivit le texte (numéro du 15 janvier 1946). Giacometti, pour sa part, accepta les sollicitations de Skira et publia dans Labyrinthe des pages d'une extraordinaire importance pour la compréhension de son œuvre d'artiste. Je lai vu examinant les gravures de Callot dont les "lignes incisives" et les "blancs vides et impassibles" le fascinaient et dont il tint à dire, dans un texte très frémissant, l'émotion que ces images cruelles provoquaient en lui (numéro du 15 avril 1945). Il allait confier plus tard à Labyrinthe le récit capital intitulé Le rêve, le sphinx, et la mort de T. Quand je rouvre la collection de Labyrinthe, je crois entendre le son des voix qui inventaient la composition de quelques-uns de ces numéros L'accentuation rude et un peu italienne d'Alberto, ponctuant ses phrases de non? Le timbre vibrant et retenu de Balthus. La voix plus légère et l'enthousiasme presque rieur de Skira. Le beau regard attentif de Rosabianca Skira qui nous interrogeait. Et les conversations se poursuivaient, de l'autre plein, bruyant, vivant, sans prétention au chic, communiquant avec l'espace extérieur. On y était servi, selon la vieille coutume, par des garçons en tabliers. L'écrivain Charles-Albert Cingria (dont les chroniques dans La Nouvelle Revue Française avaient fait mon ravissement), le poète et peintre Roger Montandon, Edouard Muller-Moor (critique musical et rédacteur de Labyrinthe) étaient fréquemment de la partie. Annette y apparut, fugitivement, en 1945. Ce qui faisait le charme du lieu, c'était le hasard d'autres rencontres, le va-et-vient sans façon, une certaine note qui retentissait à travers la rumeur des conversations, et qui était à la fois tintement de verres et pépiement de moineaux dans les platanes, bruit plus lointain du tram et d'une circulation automobile encore courtoise.(c'était temps de guerre, la Suisse était en paix, mais l'essence y était rare).

La table où nous nous retrouvions au Café des Négociants était à la fois genevoise et parisienne. Et nos amis retrouvaient à Genève des souvenirs de jeunesse. Alberto avait passé par Genève à dix-huit ans, pour suivre les cours de l'Ecole des Beaux-Arts, et les fuir presque aussitôt, tant l'enseignement répondait mal à son attente. Il y était revenu le 31 décembre 1941: sa mère, Annetta, s'y trouvait, pour prendre soin de Silvio, le fils d'Ottilia qui venait de mourir. Balthus, lui, avait vécu à Genève de 1919 à 1921, et une marque assez profonde lui en était restée. Dans les dessins de Mitsou, le bateau qui ramène l'enfant et son chat (illustrations 4 et 5) est l'un de ces bateaux à vapeur qui viennent accoster au Jardin Anglais, à deux pas du Café des Négociants; la famille débarque à la Place du Molard (illustration 6), reconnaissable à sa tour et à son horloge. L'enfant et ses parents y prennent le tram pour une petite maison du quartier de Plainpalais. (Rilke nous l'apprend dans sa préface.) Les souvenirs genevois de Balthus et de Giacometti - en raison de leur différence d'âge - n'étaient certes pas du tout semblables. Mais leurs souvenirs parisiens avaient beaucoup de points communs. Ils avaient l'un et l'autre vécu dans les parages du surréalisme. Ils s'en étaient éloignés l'un et l'autre. Ils convenaient l'un et l'autre que les rêves les plus intenses étaient inséparables de la réalité. Leurs sentiments sur André Breton - admiration et irritation - avaient la même tonalité. Leur amitié pour Georges Bataille était semblable. En pensant à Antonin Artaud, ils exprimaient la même inquiétude affectueuse: les nouvelles tardaient, on le savait interné dans une clinique. Quand je pense maintenant à Artaud, il se trouve que je l'associe à la fois à Balthus et à Alberto. Me viennent à l'esprit, immédiatement, le beau portrait dessiné par Balthus en 1935, le décor et les costumes des Cenci. Puis le souvenir d'une unique et brève rencontre. La circonstance vaut d'être racontée. A Paris, plus tard, un soir que je dînais avec Alberto - au Vieux Paris, restaurant grec - un inconnu d'allure miséreuse vint me demander le numéro de téléphone de la psychiatre Blanche Jouve. Je le savais par cœur, je le sais encore: Lecourbe 97-32. Alberto parla chaleureusement à l'inconnu, oui partit assez vite. L'inconnu était Antonin Artaud.mais refusait tout soin, excepté l'aide de Blanche Jouve, qui lui prescrivait de la morphine.

Le poète Pierre Jean Jouve et son épouse Blanche (psychanalyste, elle-même d'origine genevoise) ont eux aussi, résidé à Genève durant les mêmes années de guerre. Mais on ne les voyait ni chez Skira, ni au Café des Négociants. Ils recevaient presque tous les soirs chez eux, 2 rue du Cloître, près de la Cathédrale. Ils connaissaient Balthus depuis ses débuts parisiens. Le Paysage de Larchant était pour Jouve un signe sacré, qu'il célébra dans un poème composé à Genève à la même époque. Et lorsque, dans le cercle qui entourait Jouve, la revue Lettres prit naissance, la seule illustration du premier numéro (qui porte la date de janvier 1943) fut Le Cerisier de Balthus, où Jouve invitait à admirer "le fantastique en plein jour" et le "symbole secret" de la cueillette. L'année 1943 fut celle de la superbe exposition de Balthus à Genève (Galerie Moos). Pour Alberto Giacometti, on le sait, ce fut un temps de transformation profonde: il gardait son travail secret, et ne montrait rien.

Il est des dialogues qui n'ont pas eu lieu, qui ne pouvaient avoir lieu, et dont pourtant l'on rêve. Il faut alors les imaginer librement. Cette place du Molard qui figura dans Mitsou, cette terrasse de café où Alberto, souvent seul, regardait le mouvement des passants, n'était-ce pas le lieu idéalement approprié, où l'auteur de La Rue et du Passage du Commerce-Saint-André, et celui des Hommes qui marchent auraient pu confronter leurs idées sur la rue et sur l'espace public, sur les corps en mouvement? Le spectacle, sous leurs yeux, se fût prêté à bien des réflexions touchant la condition des hommes dans la Ville. Ils auraient bien pu parler aussi de la représentation de la montagne, qui leur était chère à tous deux. Dès ses premiers essais, Alberto avait peint, comme son père, les paysages d'Engadine. Quant à Balthus, il avait composé la merveilleuse Montagne pour y faire apparaître la jeune femme aux bras levés qui ressemble si fort à Antoinette... A la vérité, qu'ils aient ou non échangé leurs réflexions sur la ville et sur la montagne importe peu. Ce qui compte, c'est que chacun, à une heure différente, éprouva le désir d'affronter une réalité du même ordre, et de lui donner la réponse qu'il sentait appropriée, dans un art résolument figuratif, tout chargé d'interrogation, ou de rêve. C'est le rôle du critique, de l'historien, ou du philosophe d'imaginer les voix alternées, de confronter les figures du monde, de se représenter les questions; les désaccords, les assentiments.