Texte de Jacques Sicard

Muriel. 1 - Sur ce photogramme, Hélène, l'antiquaire de Muriel, a les yeux levés vers le plafond de son appartement dont elle essuie les plâtres depuis des années. Est-ce sa perruque, empruntée à l'une de ses marottes, qui lui tire la tête en arrière, casse le cou, fait grimacer le modelé de son visage ? Ce serait plutôt une chance que cette association de la grâce et du postiche.

La peau de la Fée des Lilas avec les cheveux de Tartine Mariol, l'aïeule graphique ; la figure de deux amants sur un banc, chacun mourant dans l'autre et parlant par ses lèvres, que surmonte la minivague d'une employée de bureau de l'Office des Assurances Ouvrières contre les Accidents ; une juvénile mine que coiffe le pendant capillaire d'une aryhtmie nocturne qui prémature le vieillissement - voilà comment, par un montage visagier qui a un effet de collapsus temporel, les traits deviennent une face digne d'une estampe ; voilà comment les traits deviennent une face qui se ferme aux foules, aux fleurs, à l'âme qu'on dit habiter le visage ; comment ils ne nous obligent à rien que le minimum : de leur apparence entre deux maux, être le spectateur, le compagnon de seuil.

2 - Le présent de Muriel est une porte de contreplaqué, un mur de chambre que l'on a laissé nu sous son enduit gris, le présent est un plat désordre de meubles à vendre ou vendus sur l'encaustique desquels on se fait cuire un œuf en prenant garde de ne pas laisser de traces ; le présent de Muriel n'est pas voulu, pas aimé, pas habité, c'est pourquoi il est traversé par des visages sans profondeur d'espace ni de temps, visages à deux dimensions apposés sur son inhospitalité comme de vieilles images peintes sur un panneau de bois.

Et par-delà la vieille contrariété des traits ou la boursouflure des cicatrices, par-delà le volume illusionniste des costumes ou le greffier des jours consignant leur histoire criminelle, les cheveux, le front, les yeux, le nez, les lèvres et le cœur au bord des lèvres, bref le masque n'a pas plus d'épaisseur qu'un trait de plume.

Icônes profanes, et donc vivant de leur vie heureuse puisque sans relief, Hélène, Bernard, Alphonse, Alfred se tiennent (jusqu'à ce que l'un d'eux, tel le lointain clocheteur des trépassés, chantonne : « Déjà ») entre passé et avenir, ou plutôt entre révolu et non-advenu, tant l'un comme l'autre vient à tour de rôle fracasser sa nécessité sur leurs visages minces comme cette pâtisserie qu'on nomme oublie.

Je t'aime, je t'aime. - Je t'aime, je t'aime… Non, une seule fois suffit.

Avoir la possibilité de revivre tout ou partie de sa vie, ce serait avoir la possibilité de revivre sur le double mode de la répétition et de la conscience.

Revivre ce serait revivre à l'identique, mais selon un ordre différent de ce qui une première fois fut vécu, nouveau montage appelant la conscience, celle d'un destin scellé, tel que jamais hors de lui-même, et de la lettre morte des possibles, condamnés à une éternelle figuration - autrement dit, en y ajoutant l'effroi.

Si la vie se répétait, elle le ferait une fois sous la forme de l'inconscience, une autre fois sous la forme de l'épouvante.

Cœurs. 1 - Parfois, il neige dans les chambres.

Toutes les chambres sont accueillantes. Elles ressemblent à notre image. Qui ne ressemble pas à notre réalité, celle de qui, peut-être, est assis au coin du lit, tournant le dos à une femme peut-être endormie, songeant à son coeur vide et à ce qu'il faut faire malgré tout. A l'abri de toutes les chambres, quoiqu'on y souffre, on est heureux et, à l'insu du reste, on se promène en chemise blanche.

Toutes les chambres sont accueillantes. Mais aucune ne l'est plus que celle d'Alain Resnais, ce Proust cinéaste, où il neige entre la porte et la fenêtre, sur un monde qui ne fait pas vingt pas. La neige tombe de l'ampoule électrique et du plafond bas - le cœur en ralentit, les couleurs n'embrouillent plus l'esprit. Une neige sans nuages qui dépose sa résille pâle uniquement sur les épaules et les maux des personnages qui, dans ce climatique habit du dimanche, semblent aller à une fête bienheureuse où l'on ne chante ni ne danse, par le chemin dérobé que la neige ouvre, puis aussitôt referme, de la plinthe aux rideaux.

Dehors, il neige aussi, et la rue a de la merde jusqu'au bas-ventre de ses passants.

2 - Le rideau de la neige est tombé. La nullité des choses n'a plus d'autre théâtre qu'une chambre où il neige. Des quatre murs prophylactiques qu'elle a levés, flocons après flocons, cristaux après cristaux, la neige intérieure tombe sur les épaules d'hommes et de femmes qui se parlent.

A l'abri de cet écran vibratile, l'ordinaire de leurs plaintes, mot après mot, phrase après phrase, devient un poème de la déploration. De cœurs béants, les voici cœurs retenus. Entre eux, mais sans les désunir, à la suite de Roberto Juarroz, comme un apaisement, le rideau de la parole lui aussi est tombé.