par Jean-Jacques Salgon

 

Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas
Lagrasse, Verdier, 2018, 192 p., 15 €.

 

La lecture du dernier livre d’Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas, s’apparente à une exploration planétaire : on se retrouve comme le petit rover, l’astromobile nommé Opportunity chargé depuis 2004 d’explorer la surface de la planète Mars, allant de découverte en découverte, parcourant un territoire et une histoire qui sont à la fois totalement nouveaux (et comme séparés des nôtres par un grand vide intersidéral) et parfaitement archaïques. Cette Terra incognita qui nous est livrée, l’auteur nous en fournit d’ailleurs au début du livre une carte afin de nous aider à en appréhender la topographie. Il est à noter qu’au terme de notre exploration, c’est-à-dire de ces quelques 180 pages parcourues, nous nous sommes rendus témoins de changements si considérables qu’une nouvelle carte doit être dressée, qui nous est livrée en fin d’ouvrage. 

À l’instar d’Opportunity contraint à l’hibernation par la violente tempête qui s’est élevée sur Mars au printemps dernier et qui a transformé le visage de la planète, nous allons être confrontés à une série de violents cataclysmes qui vont nous faire passer d’un monde à un autre. D’un monde relégué et autarcique où « la vie s’appelait joie » à un monde productiviste qui ne vit plus que pour l’exportation et le commerce au loin, autrement dit de l’enfance à l’âge adulte.  Entre-temps, sur cette planète imaginaire, il y aura eu des incendies, une éruption volcanique, un changement de régime faisant succéder un despote à un autre.

Mais le vrai cataclysme, c’est bien la séparation de Marcio et Léonora, enfants jumeaux incestueux, après que les parents les ont surpris dans le fenil de la ferme en train de se livrer à des jeux sexuels. Les deux enfants aiment d’ailleurs dans ces jeux échanger leur identité sexuelle, petit garçon rêvant d’être une fille et petite fille rêvant d’être un garçon ; « embrasse-moi comme une fille », « fais la fille qui embrasse » demande Léonora à son frère Marcio. Cette fusion-confusion semble réaliser l’union parfaite, telle qu’elle est célébrée dans le mythe antique de l’androgyne où deux moitiés jumelles et complémentaires sont enfin réunies en un seul corps. On songe à Ulrich et Agathe, les héros de l’Homme sans qualités, eux aussi jumeaux et qui vont vivre leur passion incestueuse à l’âge adulte, après le décès du père. 

La violence du père est ici omniprésente à travers les récits alternés des deux enfants. Elle se concrétise parfois sous la forme de volées de coups qu’il administre au moyen du « livraxiu » (un fouet en nerf de bœuf) tantôt à l’un ou l’autre de ses enfants et tantôt à lui-même. Cette violence s’origine dans les difficultés de la vie matérielle et l’âpreté des labeurs à la ferme, mais surtout dans le fait que les deux enfants sont vécus par le père comme un obstacle à sa propre fusion avec sa femme Zuna. On peut imaginer que c’est cette violence toujours latente qui soude la relation des deux enfants qui vivent ainsi leurs amours cachées comme une sorte d’Eden ou de paradis protecteur.

Sur ce paysage éloigné, une tempête s’est donc levée qui est venue obscurcir le ciel martien. Léo est envoyée à Castel Posino, chez son oncle Zio, et Marcio demeure attaché à la ferme parentale du Habdourga. C’est le début pour les deux jumeaux d’une vie nouvelle (qui correspond d’ailleurs à leur entrée dans l’adolescence) et qui répond à cette loi qui veut qu’une séparation soit nécessaire afin que chacun puisse avoir quelque chance de « survivre à sa propre famille ».

Tandis que Léo est employée aux travaux des champs et se livre le soir, « guidée par une force mystérieuse » à des pratiques sexuelles auprès de son oncle Zio (et aussi de « novices » en soutanes qui sont en fait des délinquants placés pour rééducation dans un genre de monastère) son frère Marcio parvient à s’échapper de la ferme du Habdourga abandonnée par les parents et réussit à rejoindre sa sœur au terme d’une marche éprouvante.  

Marcio épuisé et rongé par la culpabilité se trouve dans le même état incertain que le rover Opportunity quand la tempête martienne consent enfin à se calmer. Va-t-il revenir à la vie ? Pour le tirer d’affaire, on fait venir une chamane dont le nom, Mama Luna, confirme bien le caractère interplanétaire de l’aventure. D’ailleurs, Marcio revenu à lui grâce aux soins de la guérisseuse, s’empresse de sourire et de fixer Zio et sa compagne Madde « comme des planètes lointaines » nous dit Wauters.

Durant quelque temps, les deux protagonistes vont réaliser cette inversion des rôles que leurs travestissements enfantins avaient jadis initiée. Marcio acceptant d’être féminisé et s’absorbant auprès de Madde dans les travaux ménagers jadis réservés à Léo. Et Léo, à l’inverse, trimant comme un garçon dans les champs auprès de Zio. Leur union change alors de nature et même s’ils dorment ensemble, ils ne se « touchent » plus. 

Le monde aussi change autour d’eux. Sous le règne d’un nouveau dictateur, on voit partout « pousser des chantiers de construction », « s’élever des treuils, des poulies, des hauts câbles métalliques fixés au sommet de grues hissant des blocs de pierre, des tubulures d’acier, des gravats, des hourdis longs de dix ou quinze mètres, des traverses de métal trouant les airs, des herses, des grilles et des grillages, des bétonneuses, des monte-charges mécaniques et tant d’autres instruments du diable ». C’est la révolution sur la planète Mars. 

Mais les taxes imposées par la dictature aux petits exploitants entraîne la ruine de la ferme de Zio qui par dépit tue ses bêtes et par vengeance devient un poseur de bombes, puis finit par se faire arrêter et incarcérer par la police du « Régime ». Le découragement s’empare des deux jumeaux et plus généralement de toute la communauté villageoise. « On vivait là. Dans la torpeur et dans l’ennui. Comme des chiens, en somme », avoue Léo. Au fond, c’est Opportunity privé d’énergie et qui ne répond plus.

Alors les savants de la Nasa envoient des signaux pour tenter de déclencher à distance des procédures informatiques chargées de réveiller l’astromobile endormi. Sur la planète de Wauters, cela s’accomplit grâce au retour de la chamane Mama Luna qui impose des « exercices » formels à la communauté : exercices d’« endurance » (le nom d’un cratère sur Mars exploré par le rover) marches imposées, leçon d’écriture et répétition de listes de mots (comme s’il s’agissait de réactiver une mémoire endormie). 

Alors le miracle se produit, une sorte de réconciliation intérieure qui remet tous les moteurs en marche. Léo nous confie que cela consiste à déplacer la joie de l’enfance pour la placer « où il fallait qu’elle soit. Où elle pourrait grandir ».

Si tout se passe comme dans le livre de Wauters, Opportunity devrait donc reprendre bientôt du service et repartir vers de nouvelles récoltes d’images et d’échantillons. Car une fois revenus dans la ferme d’enfance, Léo et Marcio – qui ont à présent l’un et l’autre vingt ans – se lancent dans la production de fraises et rencontrent dans cette activité un grand succès commercial. Mais c’est seulement au moment où leur père à l’agonie vient leur demander « pardon », seulement après qu’ils ont fabriqué une croix pour la planter sur sa tombe, que Léa et Marcio peuvent enfin quitter l’enfance. Et même s’il est dit avant que tout changement est illusoire, que « rien ne change », qu’« il n’y a pas de destin », que l’on reste toujours avec ses fantômes, « avec les manques venus de l’enfance », il est une chose nouvelle : Cette joie de l’enfance qui existait pour Marcio et Léo à l’état natif, comme une secrète énergie surgie de l’enfance elle-même, cette joie apparue pour toujours dans un monde violent et enchanté, s’ils veulent avoir quelque chance de demeurer vivants, nos deux enfants devenus adultes ont désormais à la cultiver.

« Cultivez votre joie. Le reste n’a aucune importance », nous dit Wauters dans ce livre sidérant autant que sidéral et qui, au fil de ses pages, ne fait rien d’autre que cela : nous faire éprouver la joie de lire, la joie de découvrir, la joie d’imaginer et la joie de rêver. 

Jean-Jacques Salgon