CRITIQUE / LITTERATURE


par Jean-Claude Hauc

 

Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner rond
Lagrasse, Verdier, 2016, 128 p., 13 €

 

Atteint du syndrome d’Asperger, le narrateur du dernier roman d’Emmanuel Venet refuse de se plier aux diverses concessions qu’exige la vie en société. Farouche tenant de la vérité, il déteste toute forme de compromission, ainsi que la farandole des fables et des non-dits dont l’espèce humaine fait son miel depuis la nuit des temps. La religion, la politique, les conventions sociales et bien sûr la famille sont pour lui autant de fariboles contre lesquelles il n’a de cesse de se rebeller. Cette asociabilité le faisant passer auprès des autres pour un fou qu’il faut rejeter hors de la scène où se joue leur sinistre comédie des mœurs. Ce mouvement d’exclusion s’est mis en branle dès l’enfance, mais s’est poursuivi après que le professeur suisse Urs Weiss a défini son affection. Certain membres de sa famille le traitant volontiers de « mongolien », d’« arriéré » voire de « schizophrène », alors que le syndrome n’a aucun rapport avec ce genre de maladie chromosomique ou mentale et constitue un « variant humain non pathologique voire avantageux, puisqu’il garantit, au prix d’une asociognosie parfois invalidante, une rectitude morale plutôt bienvenue dans notre époque de voyous ».

Une grande partie du roman s’organise autour des funérailles de Marguerite, la grand-mère maternelle du narrateur, qu’une oraison funèbre évoque comme « chaleureuse, rieuse et généreuse », alors qu’elle était avide d’argent et trompait allègrement un époux que le chagrin et l’humiliation ont poussé à l’alcoolisme et à la mort. Sont alors évoqués divers autres membres de la famille dont le comportement témoigne d’une même duplicité. La tante Solange qui fréquente des groupes œcuméniques dont les membres « suivent le Christ sur leur chemin de vie », mais couchent tous plus ou moins ensemble malgré leur voeux de chasteté. La cousine Christelle qui se prétend militante d’extrême gauche, mais engage au noir pour des travaux de plomberie des chômeurs ou des sans-papiers qui ne discutent pas leur prix ou leurs horaires. Le narrateur est prompt également à découvrir des viols et un inceste que la famille avait soigneusement enfouis.

Mais le syndrome d’Asperger se caractérisant par une « stéréotypie idéo-comportementale », le narrateur entretient plusieurs passions compulsives. Le scrabble où il est passé maître, qui « ravale à l’arrière-plan la question du sens des mots et permet de faire autant de points avec asphyxie qu’avec oxygène ». Et les catastrophes aériennes qui stimulent son esprit scientifique, mais auquel il ne parvient pas à intéresser ses proches. Il se demande souvent à propos du crash de l’avion dans lequel Cerdan perdit la vie en 1949, pourquoi sa grand-mère pleurnichait en songeant à la liaison d’Édith Piaf et du boxeur, plutôt que de se concentrer sur les causes captivantes de cet accident. Par ailleurs, il affirme comprendre parfaitement la logique du crime passionnel auquel il compte bien consacrer un jour un Traité de criminologie domestique.

Mais le fil rouge qui court tout au long du roman est l’« amour absolu » que le narrateur entretient avec Sophie Sylvestre. Rencontrée au collège, il sait d’emblée qu’elle sera l’amour de sa vie. Amour fidèle, bien que non déclaré. Après le bac, elle s’inscrit au cours Florent et obtient quelques petits rôles au cinéma. Ayant épousé un certain Lachenal, elle met fin à sa carrière afin d’élever un fils atteint de mucoviscidose. N’ayant cessé de l’aimer, le divorce de Sophie ouvre de nouvelles perspectives au narrateur qui élabore des scénarios avec garden- party, voiture de sport et promenades romantiques. Il commence à l’inonder de mails et finit par lui proposer de faire euthanasier son fils afin qu’elle puisse enfin être heureuse. Cette maladresse amoureuse occasionne un procès, une amende, des dommages et intérêts et l’interdiction d’entrer en relation avec Sophie. Mais il ne désespère pas de parvenir à la « reconquérir » un jour. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 27 (juillet 2016)