par Michel Ménaché

 

Julien Delmaire, Frères des astres
Paris, Grasset, 2016, 234 p., 17 €.

 

 

 

Après Georgia qui a remporté le Prix de la Porte dorée en 2014, le romancier-poète Julien Delmaire revient avec Frère des astres, récit librement inspiré de la vie de saint Benoît Labre, vagabond mystique du XVIIIe siècle. Son personnage, clochard céleste d’aujourd’hui, Benoît « le pouilleux, le délabré », naît dans le village d’Amettes, là où « le Nord rumine sa peine ». Sa mère déprime et son père est rongé par un cancer qui peu à peu l’emporte. Adolescent, Benoît écoute Nirvana. Il sait qu’il ne sera pas « une étoile du rock’n’roll. Il ne se suicidera pas au bout du refrain. Il cherche une étincelle pour allumer sa vie, la brûler à pleine cire. » Tel l’Antoine Doinel de Truffaut, Benoît « envoie bouler son passé d’un coup de pied frondeur » et bientôt, « un rêve s’élance » ! Quand le père s’écroule, Benoît laisse à la mère sur le coin de la table une enveloppe de billets de banque gagnés à la sueur de son front et un poème clamant sa foi : « Dieu existe, maman, il bêche pour nous. » La carte du ciel structure ce roman d’une longue marche. Tandis que les astres guident ou suivent les pas de Benoît, son errance commence à l’aveugle. Rencontrée par hasard, une belle jeune fille noire en robe-soleil placarde des avis de recherche…

Son chemin de croix ne sera pas un long fleuve tranquille. Arrêté pour vagabondage sur dénonciation d’un propriétaire sourcilleux, Benoît se retrouve dans un hôpital psychiatrique entre les gendarmes et le médecin, l’œil narquois, qui rit de cet étrange pèlerin : « Messieurs, vous avez arrêté le Messie ! J’espère que vous l’avez bien traité. » Benoît ne tarde pas à prendre la fuite, mais c’est pour tomber, dans la banlieue d’Amiens, sous les coups de trois brutes désœuvrées : « Benoît ramasse son nez, ses dents. Il gémit, la gueule en charpie. Il expulse le Mal, sa voix monte, plane sur la ville, comme l’appel d’un muezzin blessé. » Mais si la terre « est un lit de séismes », Benoît, l’homme qui marche, n’en finit pas de s’ouvrir aux sensations immédiates, à la beauté des paysages, à l’odeur de l’humus : « Le pèlerin se saoule au goulot du vent. » Il traverse d’anciens champs de bataille, des cimetières hérissés de croix, des ossuaires anonymes : « Partout se devinent les indices du désastre. » Mais aussi, partout la beauté du monde renaît, révélée dès les premières lueurs par la magie des aubes. Guidé vers Paris en suivant les rails jusqu’à la gare du Nord, Benoît sera un temps sous la coupe d’un ancien militaire clochardisé d’origine kabyle, lecteur de Kateb Yacine, qui l’initie à la survie dans les bas-fonds. Surnommé, « le colonel », ce mentor sans domicile fixe meurt brutalement. Les pas de Benoît et ses larmes se perdent à nouveau, chemin faisant, poussé à l’ouest vers la houle des côtes atlantiques. Plus au sud, le voilà transi la nuit par la burle des hautes Cévennes : « Benoît n’éprouve pas le besoin de prier, d’ajouter aux vibrations des arbres et des roches sa pauvre voix humaine. Il se concentre sur la symphonie des orgues basaltiques, la violonnade des crêtes. LE SACRE DU PRINTEMPS. » Homme des bois et des rivières, il sera adopté par un berger quelques semaines : « Sa joie se tourne vers le soleil, tourneboule les pentes, bouleverse le tuf, exalte les volcans […] Joie de ne rien posséder et de n’être possédé par rien. LA JOIE D’ÊTRE NU. Nu dans son entier. Nu face au vent, nu face au destin, nu face à la joie. » Il descend encore, « connecté au serveur étoilé », ravi par « les aurores magiciennes ». Il débarque en Avignon en plein festival. Il y rencontre un « rasta de haute stature qui éructe un slam véhément contre l’injustice et la misère du monde », rasta qui ressemble comme un frère à l’auteur, lui-même slameur ardent, résidant dans la cité des Papes… Encore plus au sud, il se retrouve parmi les gitans célébrant Sara, leur vierge noire. Son chemin de croix le rapproche inexorablement du point final : « Il n’était rien du tout. Benoît du Néant. Frère Désastre. Des terrils aux calanques, une longue marche, le temps d’un battement de cœur, d’un changement de rame, d’un travelling arrière. »

A la renverse de la misère humaine et de la fange urbaine, Julien Delmaire, à travers ce personnage plein d’amour inassouvi, entre innocence et béatitude, compose un oratorio charnel et singulier dans lequel vibre la splendeur des paysages préservés des grandes machineries déshumanisées. Merveilleux conteur, il prouve une fois encore que le roman gagne en intensité quand le poète fait vibrer la langue d’une musique incomparable. §

 

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 27 (été 2016)