PARCOURS DANS LES GALERIES

par Camille Paulhan

 

Voilà bien une des grandes qualités du premier grand raout du milieu de l’art de début d’année : en raison de la profusion des propositions, on y déniche généralement des artistes et des œuvres s’adressant à toutes les obsessions et toutes les affections. Et, me concernant, cette rentrée a été ostensiblement placée sous le signe d’une certaine matériologie, d’une inclination précautionneuse pour le palpable et le mystérieux.


Sheila Hicks, galerie Frank Elbaz.


Ce sont, d’abord, les généreuses installations débordantes de Sheila Hicks à la galerie Frank Elbaz, représentante exemplaire de l’art textile, en gros agrégats de coton, lin et fibre acrylique vivement colorés (Atacama) ou en écheveaux blanc cassé dégoulinant tels des viscères du plafond (The White River). On ne peut s’empêcher de penser, face à son ensemble de bambous encoconnés de fibres textiles et de fils chatoyants, au travail de sa contemporaine Judith Scott. Les œuvres récentes de l’artiste américaine, plus convaincantes en ce qui concerne les volumes que lorsqu’il s’agit de panneaux muraux, connotent les mouvements d’un corps fluidique et ondoyant, mais avec une vivacité apparemment dénuée de tout sentiment mortifère.

Cette attention portée au matériau apparaît également dans des œuvres plus discrètes, comme celles de Dominique de Beir à la galerie Jean Fournier : l’accrochage sobre de l’exposition n’exclut pas la présentation d’un grand nombre de pièces, de formats variés, depuis un délicat petit dessin au bic bleu au tracé léger, emporté comme une chevelure, jusqu’à de plus grandes structures, entre sculpture et dessin. Les travaux de Dominique de Beir apparaissent comme des pierres de Rosette, écritures dont il manquerait le code, braille illisible : ses surfaces troublées de cire, de paraffine ou de papier carbone ont été perforées, enfoncées, griffées, lacérées, ont subi arrachements, piquetages et poinçonnements. Des effets de cratères, de cloques éclatées, de peaux grêlées, se développent, tous minutieux, à la suite de procédés où la matière est faiblement chauffée.


Dominique De Beir, galerie Jean Fournier.

On s’attardera également sur les travaux de plusieurs jeunes artistes montrés lors de l’exposition Inconnaissance au 6B à Saint-Denis, une manifestation clairement tournée vers la découverte de processus contemplatifs et merveilleux, présentant certaines des œuvres comme s’il s’agissait de raretés de cabinets de curiosité. On retiendra, au milieu d’installations parfois monumentales, les énigmatiques peaux de poissons écaillées de Léa Barbazanges, transparentes comme de la cellophane ; un billot de bois méthodiquement agrafé par Isabelle Ferreira, où de très discrets fragments de papiers colorés demeurent accrochés par les innombrables attaches métalliques ; les petites concrétions de carton de Geoffroy Terrier, comprimés jusqu’à  l’obtention d’une boule dont la scission révèle une morphologie plissée de chou rouge. On s’attardera également sur les poétiques dessins de Natalia Jaime-Cortez, papiers recouverts de pigments variés, pliés puis trempés dans l’eau avant d’être rouverts, créant des grilles plus aqueuses qu’autoritaires, où la couleur s’infiltre dans les sillons incurvés. Enfin, il ne sera pas interdit de rêver devant les faïences d’Apolline Grivelet, recouvertes de cristallisations rouges ou vert d’eau, fictions de conte de fées dans lequel le minéral réussit à pulluler à la façon d’un lichen.

Cet attrait pour la réunion des différents règnes se retrouve également dans l’exposition de Charles Le Hyaric à la galerie Claudine Papillon, constituée d’un immense environnement en papier calque froissé dans lequel déambuler afin d’y trouver au gré des recoins les différentes œuvres de l’exposition. Mais les deux travaux qui m’ont marquée se trouvent en dehors de la grotte translucide ; il s’agit d’un dessin sur feuille blanche sur laquelle des projections méandreuses, mates, se répandent. Le cartel de Naclo nous apprend qu’il s’agit là d’un mélange d’huile et d’eau de javel, auquel, faute de reconnaître mieux les ingrédients de la préparation (encre ? pigments ?), on accepte bien volontiers de croire. Non loin de là, un étrange volume est composé d’une branche d’arbre engluée dans une colle dont les fils empâtent des fragiles morceaux de feuilles d’or.

Bien sûr, on pourra reprocher à ces artistes une certaine préciosité, un goût prononcé pour les matériaux rares qui pourrait dans certains cas verser dans la mignardise. Il ne me semble toutefois pas qu’il y ait des déferlements d’affèterie dans les travaux ici cités, mais plutôt une curiosité pour toutes les potentialités de matières allant des plus prosaïques aux plus sophistiquées. Je préfère ainsi, dans l’exposition de Kate MccGwire actuellement présentée à la Galerie particulière, et dont on connaît bien les sculptures moirées en plumes d’oiseaux, ses Vermiculus : ces grands dessins abstraits aux minces coulures grises ont été réalisés avec des vers de pêche dont l’eau a été imprégnée de graphite, et qui ont été disposés sur des feuilles et placés à côté de sources de lumière. Le résultat final, très gracieux, manifeste leur fuite que l’on imagine laborieuse.

 


    
Julie Chaffort

Et enfin, parce que la sculpture et le dessin n’ont pas le monopole de l’appétit pour la matière, j’ose espérer que ces quelques mots inciteront à aller voir la très belle exposition de Julie Chaffort à la Progress Gallery : dans sa vidéo Anima, les corps se redessinent bouleversés par la puissance d’une soufflerie hors-champ : une danseuse de flamenco lutte contre le vent, ses vêtements collés à la peau, un homme en manteau de fourrure marche à contre-courant, tous poils dehors, et une chanteuse lyrique entonne un air de Verdi, la bouche vigoureusement déformée. À côté, une autre vidéo figure une forêt envahie d’une dense fumée noire puis d’une épaisse fumée pâle, comme un présage inquiétant mais là encore pas tout à fait dénué de magie. Blanche, sans doute.

Camille Paulhan

 

 

 

- Sheila Hicks, Si j’étais de laine, est-ce que vous m’accepteriez ?, Galerie Frank Elbaz, 66 rue de Turenne, 75003 Paris, jusqu'au 15 octobre
- Dominique de Beir, Galerie Jean Fournier, 22 rue du Bac, 75007 Paris, jusqu'au 15 octobre
- Exposition collective Inconnaissance, 6B, 6/10 Quai de Seine, 93200 Saint-Denis, jusqu'au 1er octobre
- Charles Le Hyaric, Regulus, Galerie Claudine Papillon, 13 rue Chapon, 75003 Paris, jusqu'au 24 septembre
- Kate MccGwire, Scissure, La galerie particulière, 16 rue du Perche, 75003 Paris, jusqu'au 15 octobre
- Julie Chaffort, Entre chiens et loups, Progress Gallery, 4 bis passage de la Fonderie, 75011 Paris, jusqu'au 1er octobre