BANDE DESSINEE - EXPOSITION

par Côme Martin

 

Pioniere des Comic, Schirn Kunsthalle de Francfort
Jusqu’au 18/09/2016

 

La place de la bande dessinée au musée est habituellement un sujet délicat : certains se réjouissent qu’elle soit exposée au même titre que d’autres types d’art visuel, d’autres (dans lesquels je m’inclus), plus attachés à son aspect narratif, sinon littéraire, s’interrogent sur cette exhibition de fragments – comme si l’on exposait cinquante pages manuscrites seulement de La Recherche du temps perdu – et sur ce fantasme du dessin original (si ce n’est originel).


Winsor McCay, Little Nemo

L’exposition Pioniere des Comic (Pionniers de la bande dessinée) évite en grande partie ces écueils. En premier lieu, il faut souligner qu’il s’agit d’une exposition d’auteurs de bande dessinée uniquement, permettant d’esquiver le premier récif qu’est la comparaison entre bande dessinée et peinture, par exemple, comme cela avait été le cas en 2009 à la maison rouge. Ici la bande dessinée est exposée pour elle même, nul besoin d’un soutien culturel extérieur pour légitimer sa valeur. D’autre part, en exposant des Sunday pages en écrasante majorité – ces pleines pages de l’édition dominicale des journaux, souvent en couleur, alors que la plupart des bandes dessinées étaient publiées sous forme de strip tout le long de la semaine –, Alexander Braun, le commissaire de l’exposition, échappe également à une critique de discontinuité: ces pages, pour la plupart, peuvent se lire indépendamment les unes des autres et il n’est dès lors pas déplacé de butiner de planche en planche au fil de la grande salle où sont exposées les œuvres.

Pioniere des Comic part d’un biais qui ne dit pas son nom : « l’avant-garde différente » proclamée par le sous-titre de l’exposition passe paradoxalement par la popularisation du médium et donc sa diffusion dans les grands organes de presse, un mouvement qui a eu lieu principalement aux États-Unis. Cette logique un peu rapide permet de justifier le choix de dessinateurs uniquement nord-américains – Winsor McCay, Charles Forbell, Cliff Sterrett, George Herriman et Frank King – à l’exception de Lyonel Feininger, artiste d’origine allemande mais dont le travail au sein du Chicago Tribune reste ici dans le sujet.

Peu de neuf dans cette exposition, donc, mais là n’est pas le propos: on y redécouvrira plus qu’on y découvrira de célèbres planches laissant en effet transparaître l’avance qu’avaient ces artistes aussi bien sur le plan narratif que technique, d’autant plus si on les compare aux productions contemporaines (bien qu’il ne s’agisse pas ici de tomber dans un piège téléologique établissant la bande dessinée contemporaine comme le pinacle du genre). Dès lors on ne s’étonnera pas de commencer la visite par les planches de Little Nemo (1ère période uniquement, les deux autres époques de la série (1911-1914 et 1924-1926) n’étant en général que peu montrées, entre autres pour des problèmes de droit) et celles des Cauchemars de l’amateur de fondue, à qui manque de l’audace graphique des premières mais contiennent entre autres de beaux épisodes métafictifs.

Lyonel Feininger précède McCay chronologiquement mais se contente ici de la deuxième place: on se réjouira cependant des planches des Kin-der-Kids, sans doute autant méconnues par les amateurs de bande dessinée que par les spécialistes du peintre que Feininger deviendra ensuite. Leur style très épuré (les décors sont réduits à leur plus simple expression, soulignés par des aplats de couleurs qui viennent rehausser un trait tout en finesse) contraste agréablement avec les autres dessinateurs de l’exposition. Les planches des Kin-der-Kids laissent deviner une œuvre tiraillée entre le contemplatif et le sempiternel gag de fin de planche, aux mises en page inventives contrastant avec le statut archaïque du texte qui est ici encore sous les cases et non dans des bulles. 

 

Charles Forbell, "Naughty Pete", New York Herald, 19 octobre 1913

 

C’est également un plaisir que d’admirer les mises en page en constante métamorphose et la maîtrise de la couleur de Forbell, dessinateur méconnu dont seulement les dix-huit planches de Naughty Pete ont laissé leur trace. Si leur contenu n’a rien d’exceptionnel (c’est encore le thème du gamin blagueur qu’on y retrouve), il y a quelque chose d’obsédant dans leur dessin très léger, proche d’un style européen. Comme l’écrit ailleurs le dessinateur Chris Ware, « Forbell a plus fait en trois mois que bien des dessinateurs en toute une vie ».

L’exposition s’achève par trois autres dessinateurs canoniques: Cliff Sterrett (auteur de Polly & Her Pals, dont les planches multiplient les clins d’œil à l’expressionnisme, au cubisme ou à l’abstraction), George Herriman (auteur de Krazy Kat dont le parcours atypique est abondamment commenté) et Frank King, auteur de Gasoline Alley, série trop peu connue dont les protagonistes vieillissent au fil des publications, qui recèle également de belles trouvailles visuelles, comme ces pages synoptiques découpées en cases presque malgré elles.

À plusieurs reprises au cours de l’exposition, on pourra comparer les planches originales (la plupart du temps en noir et blanc, sauf chez Herriman) et leur reproduction dans les journaux : l’exercice n’a qu’un intérêt limité et rappelle le danger qu’il peut y avoir à ériger la planche originale comme œuvre d’art en elle-même, alors même que la bande dessinée est conçue pour être lue en tant que reproduction (le catalogue de l’exposition rappelle cette impasse, ce qui ne l’empêche étonnamment pas de l’éviter). Quelques autres détails surprennent, comme la décision de présenter les planches et strips de Gasoline Alley dans un relatif désordre (alors qu’il s’agit de la seule série de l’exposition pour laquelle la chronologie a une importance capitale) ou d’omettre les dates et journaux d’origine pour certaines planches de Krazy Kat. Mais ce sont là les reproches d’un spécialiste en bande dessinée, sans doute éloigné du public cible de Pioniere des Comic: celui des amateurs d’art venant y retrouver les échos graphiques d’une certaine avant-garde, en effet, dont l’audace créative aller marquer durablement, une fois les œuvres édifiées en classique, tout un pan de la bande dessinée d’aujourd’hui. §

 

Article paru dans le journal critique Hippocampe n° 27 (juillet 2016)